Hommage à Ruben Um Nyobè, 67 ans après son assassinat par l’armée française

13 Septembre 2025 — catégorie : Mémoire
Hommage à Ruben Um Nyobè, 67 ans après son assassinat par l’armée française
Hommage à Ruben Um Nyobè, 67 ans après son assassinat par l’armée française

Par BAYEMI

Militant politique

Président du Citoyen Pour la Mémoire du Cameroun (CPMC)

Le 13 septembre 1958 reste une date gravée au fer rouge dans la mémoire collective du Cameroun et de l’Afrique entière. Ce jour-là, dans son maquis près de Boumnyébel, Ruben Um Nyobè, Secrétaire général de l’Union des Populations du Cameroun (UPC), fut lâchement abattu par l’armée française. Avec lui, c’est une partie de l’avenir du Cameroun qui fut sacrifiée sur l’autel des intérêts impérialistes et des ambitions mesquines d’une élite prête à trahir son peuple.

Um Nyobè n’était pas un chef de guerre, mais un militant pacifique, un orateur hors pair, un penseur visionnaire, un diplomate du peuple. Avec l’UPC, il avait engagé une lutte légale et démocratique pour obtenir l’indépendance du Cameroun, en s’appuyant sur le peuple et en portant sa voix jusqu’à l’Organisation des Nations Unies. Sa seule arme fut toujours la vérité, son seul champ de bataille fut la dignité. Mais face à lui, la France coloniale et ses relais locaux choisirent la violence, l’interdiction, la clandestinité et l’assassinat.

Dans la conscience de nombreux Camerounais de l’époque, et encore aujourd’hui dans la conscience des jeunes, le rêve d’une indépendance réelle, souveraine, populaire s’est brisé ce 13 septembre 1958. Le Cameroun aurait pu connaître une voie différente : celle d’un développement au service des masses, d’une économie tournée vers l’intérêt collectif, d’une politique affranchie des chaînes coloniales. Mais ce rêve fut piétiné par les balles françaises. En assassinant Um Nyobè, la France et ses complices camerounais ont assassiné un projet de société basé sur la justice sociale, l’égalité et la dignité humaine.

Mais il est essentiel de rappeler que ce 13 septembre 1958, ce n’est pas seulement un leader politique que l’on a assassiné. Pour sa famille, c’est un père, un mari, un frère, un oncle, un fils qui est tombé. Sa disparition brutale a brisé une famille entière, condamnant des enfants à grandir sans l’amour et la protection de leur père, privant une épouse du compagnon de sa vie, privant des frères et des sœurs d’un appui et d’un confident. Derrière le héros national, il y avait un foyer, une famille simple et digne, qui a porté dans la chair et dans l’âme la douleur d’une perte irréparable.

Ce crime a eu une double dimension : il a arraché au peuple son leader, et à une famille son pilier. Les larmes de cette famille résonnent encore dans nos mémoires, rappelant que la lutte pour la liberté a toujours un coût humain, que l’Histoire ne doit jamais effacer.

Car il faut le rappeler : l’indépendance proclamée en 1960 n’était qu’une fausse indépendance, octroyée à une élite assimilée, docile et entièrement soumise à Paris. L’UPC, mouvement populaire, enraciné dans les villages et les quartiers, qui représentait l’âme véritable du peuple, avait été interdit dès 1955. Ses dirigeants, l’un après l’autre — Ruben Um Nyobè, Félix Moumié, Ernest Ouandié, Ossende Afana, et tant d’autres — furent traqués, empoisonnés, fusillés ou décapités. L’histoire de la décolonisation du Cameroun est une histoire de sang et de trahison, une histoire écrite par l’armée française et ses supplétifs locaux.

Soixante-sept ans plus tard, les cicatrices de cette tragédie demeurent béantes. La dépendance économique et monétaire, la soumission politique, la corruption, les injustices sociales, et même la crise anglophone trouvent leurs racines dans cette décolonisation bâclée et sanglante. Ce n’est pas un hasard si le Cameroun peine encore à trouver son chemin vers une véritable souveraineté : l’arbre a été coupé à sa racine, et les fruits qu’il devait porter au bénéfice du peuple ont été confisqués.

Voilà pourquoi il est impossible de tourner la page sans vérité. La construction d’une relation saine entre la France et le Cameroun ne peut débuter que par une reconnaissance sincère et sans équivoque des crimes coloniaux, et en premier lieu de l’assassinat de Ruben Um Nyobè. Cette reconnaissance doit s’accompagner d’actes concrets : réparations, restitution de mémoire, transmission de l’histoire aux jeunes générations.

Le geste récemment posé par le président français ne peut être qu’une première étape. Il revient désormais aux autorités camerounaises de s’engager, elles aussi, sans ambiguïté sur cette question. Car on ne peut pas demander à la jeunesse d’assumer l’héritage de la décolonisation si l’État lui-même continue d’entretenir le silence, l’oubli ou la falsification de l’histoire.

À cette jeunesse justement, nous disons : souvenez-vous. Souvenez-vous qu’un homme a donné sa vie pour que nous soyons libres. Souvenez-vous qu’il a refusé les privilèges de la compromission, qu’il a choisi la dignité au prix du sacrifice suprême. Et souvenez-vous que son combat n’est pas achevé.

Jeunesse camerounaise, regarde autour de toi : le chômage massif, la pauvreté qui s’étend, la crise anglophone qui ensanglante notre pays, les richesses pillées au profit de quelques-uns, la dépendance économique qui étouffe toute perspective d’avenir… tout cela est la conséquence directe des conditions dans lesquelles la décolonisation a été confisquée. Tant que nous serons prisonniers des logiques néocoloniales, tant que nos ressources profiteront à une minorité et non au peuple, tant que la justice sociale restera un rêve inaccessible, nous trahirons la mémoire de Ruben Um Nyobè.

Aujourd’hui encore, sa voix résonne. Elle nous appelle à l’unité, à la vigilance, à l’action. Elle nous rappelle que l’indépendance véritable reste à conquérir. Elle nous enseigne que seule une jeunesse consciente, organisée et déterminée pourra achever l’œuvre commencée dans le sang et les larmes.

Oui, le combat du Mpodol reste d’actualité. Son héritage ne doit jamais devenir un fond de commerce ou un simple slogan, mais une véritable boussole pour la construction d’un Cameroun souverain, juste et prospère.

Le 13 septembre 1958, l’armée française a voulu tuer l’homme. Mais 67 ans après, son nom, ses idées, son combat et sa mémoire – familiale comme nationale – sont toujours vivants.

Gloire et honneur à Ruben Um Nyobè !

Gloire et honneur à sa famille et à tous ceux qui ont porté le poids de ce sacrifice !

Gloire et honneur à l’UPC et à tous les martyrs de la libération nationale !

La lutte continue, et elle s’achèvera par la victoire du peuple camerounais.