Le complexe de l’homme Noir

22 Février 2022 — catégorie : Tribune
Le complexe de l’homme Noir
Le complexe de l’homme Noir

Par André BAYEMI, Militant politique

"La France rêvera d’emblée d’une domination politique éternelle en rabotant consciemment, autant qu’elle pourra, toutes les convivialités et cultures propres aux vaincus. Le but ultime, encore que lointain, était d’en faire des individus français de race noire, dans le cadre théorique d’un empire unitaire et centralisé"1

Être ou ne pas être Noir ?

Telle est la question que se posent les Noirs qui s’estiment victimes de la couleur de leur peau. A tort, ils l’associent à tous leurs maux. Mon ami NDOUMBE Jacoby a coutume de dire que si dans une hypothétique prochaine vie, il était donné à chacun de choisir la couleur de sa peau, il n’y aurait pas grand monde pour accepter de revenir sous la couleur noire. Et je suis sûr que bon nombre de Noirs qui sont en train de lire ces lignes pensent la même chose. La couleur de notre peau est si négativement chargée que nous la rejetons. Pour nous, elle signifie esclavage, colonisation, pauvreté, misère, guerres absurdes, coups d’État tout aussi absurdes. Cette signification hante tellement la jeunesse africaine qu’elle préfère souvent mourir en mer comme nous le voyons ces derniers temps au large des frontières italienne et espagnole, que de rester sur la terre africaine et de la bâtir de toutes leurs forces : le bonheur se trouverait de l’autre coté de la rive, chez les « Nbakanas ».

Etrange haine de soi

Bref, nous avons chargé la couleur de notre peau de tous les maux de l’humanité et nous en avons honte. Nous nous détestons parce que nous sommes les vaincus de l’histoire actuelle et nous imputons cette défaite à la couleur de notre peau. Dans le regard de l’autre, nous voyons toujours du mépris, de la condescendance uniquement à cause de la couleur de notre peau.

Il y en a parmi nous qui n’attendent pas une prochaine vie pour résoudre cette situation insupportable pour eux : ils ont choisi de changer de couleur en se décapant la peau. Le champion toutes catégories dans cet exercice était le regretté Michaël Jackson qui avait même redessiné son nez, qu’il trouvait trop épaté pour un homme « civilisé ». Plusieurs de nos frères et femmes s’y essaient aussi, ce qui a pour conséquence de leur donner une peau de salamandre avec des cancers et autres maladies.

Ce mécanisme psychologique d’une infériorisation intériorisée, inculquée par l’expansion du capitalisme montant, me pousse à citer ces lignes de l’historien et juriste tunisien Ibn Khaldoun, qui écrivait en 1377 :

«Les vaincus veulent toujours imiter le vainqueur dans ses traits distinctifs, dans son vêtement, sa profession et toutes ses conditions d’existence et coutumes. La raison en est que l’âme voit toujours la

perfection dans l’individu qui occupe le rang supérieur et auquel elle est subordonnée. Elle le considère comme parfait, soit parce que le respect qu’elle éprouve lui fait impression, soit parce qu’elle suppose faussement que sa propre subordination n’est pas une suite habituelle de la défaite, mais résulte de la perfection du vainqueur. Si cette fausse supposition se fixe dans l’âme, elle devient une croyance ferme. L’âme, alors, adopte toutes les manières du vainqueur et s’assimile à lui. Cela, c’est l’imitation (...). Cette attraction va si loin qu’une nation dominée par une autre nation poussera très avant l’assimilation et l’imitation.»

Il est vrai que l’homme Noir n’est pas à la fête : des manifestations racistes visent les Africains en Europe. Dans de nombreux pays arabes, les Noirs sont traités pire que des animaux et accusés de tous les maux. Dans la Libye du colonel Kadhafi, l’Egypte, la Tunisie,... on a vu s’organiser des pogroms contre les Noirs au moment du lancement de l’idée de l’Union Africaine par le « Guide ». Il n’y a pas très longtemps, les Noirs étaient exhibés comme des animaux de foire dans plusieurs pays européens.

C’est aux Noirs d’inverser cette perception erronée.
Accuser la couleur de notre peau est assurément une erreur d’appréciation. Certes, notre continent est le moins développé au monde. Partout dans le monde, les Noirs sont les moins bien lotis. Mais, répétons-le, cela n’a rien à voir avec la couleur de la peau. Il s’agit plutôt d’une situation sociale héritée d’une longue histoire. Il appartient aux Noirs d’aujourd’hui, d’en changer le cours. En arrêtant de nous détester, de pleurnicher sur les défaites de notre passé. En nous disant que notre histoire ne se résume pas à l’esclavage et à la colonisation. Que le cours de l’histoire est en train de changer, que l’axe du monde ne se trouve plus dans la vieillissante civilisation occidentale mais plutôt en Asie, et que si nous arrêtons de signer les motions de soutien et autres, si nous nous mettons résolument au travail, nous pourrons encore déplacer cet axe vers notre continent qui a pour atout sa jeunesse.

Il faut d’ailleurs savoir que la couleur noire n’est pas négation : « Certains sont franchement amusants qui utilisent nos travaux sur toute la longueur de leurs dissertations, sans les citer et qui croient qu’il suffit de nous critiquer simultanément pour masquer l’opération ! Dans ce cas, au moins ils ne peuvent pas nier d’avoir trouvé un nègre ». 6

Oui, Jacoby, mettons-nous au travail et tu verras que demain, ce sont les autres qui envieront la couleur de ta peau. Conservons ainsi cette couleur en même temps que nos valeurs et coutumes. « Tout indique qu’a l’origine, à la préhistoire, au paléolithique supérieur, les nègres furent prédominants. Ils le sont restés aux temps historiques pendant des millénaires sur le plan de la civilisation, de la suprématie technique et militaire». C. A. Diop, op cité.

6 CHEIKH ANTA DIOP « Antériorité des Civilisations Nègres

5 Yves PERSON : « L’Etat-nation et l’Afrique », Paris, cahiers du
CRA, 1985 p.11
 

Mythe ou vérité historique ? » Paris, Présence Africaine, 1967-